Une recherche menée par le psychologue et doctorant béninois Toudonou Fidèle Honvou, avec Tata Jean Tossou, propose un nouveau regard sur les relations entre traumatisme, créativité et résilience. Leur concept de « créativité désiliente » cherche à désigner une création artistique qui exprime la souffrance sans parvenir nécessairement à la transformer.
Quand la créativité n’est pas toujours synonyme de guérison
La créativité est généralement associée à l’innovation, à l’expression de soi et au développement personnel. Dans de nombreuses approches psychologiques, créer peut permettre à une personne de donner du sens à son expérience, d’exprimer ses émotions ou encore de trouver de nouvelles façons de s’adapter aux difficultés.
Mais que se passe-t-il lorsque la création est liée à une expérience traumatique ?
C’est à cette question que s’intéressent Toudonou Fidèle Honvou, doctorant à l’École doctorale pluridisciplinaire « Espaces, Cultures et Développement » de l’Université d’Abomey-Calavi, et Tata Jean Tossou, Maitres de Conférences des Universités du CAMES, spécialiste de psychologie sociale à l’Université d’Abomey-Calavi. Dans leur article intitulé Du traumatisme à la désilience : proposition d’une définition théorique de la créativité désiliente, les deux chercheurs proposent de dépasser une vision exclusivement positive de la créativité consécutive au traumatisme. Leur réflexion aboutit à une proposition conceptuelle : la créativité désiliente.
Traumatisme, créativité et résilience : trois notions étroitement liées
Pour comprendre cette proposition, il faut d’abord distinguer trois notions.
Le traumatisme psychique peut bouleverser profondément la manière dont une personne perçoit son existence, ses relations et elle-même. Ses conséquences peuvent être diverses : certaines personnes parviennent progressivement à reconstruire leur équilibre, tandis que d’autres restent durablement confrontées aux conséquences de l’événement vécu.
La résilience, quant à elle, renvoie à la capacité de retrouver une dynamique d’adaptation et de développement après une expérience difficile. Elle ne signifie pas nécessairement oublier ce qui s’est passé. Elle implique plutôt une évolution permettant à la personne de poursuivre son développement malgré l’adversité.
La créativité peut alors constituer l’un des moyens permettant de mettre en forme une expérience douloureuse.
Écrire, peindre, composer, photographier ou produire une œuvre peuvent ainsi devenir des moyens de symboliser ce qui a été vécu et de lui donner une signification.
Mais, selon Honvou et Tossou, toute création née d’une souffrance ne constitue pas automatiquement une manifestation de résilience.
Une remise en question d’une vision trop positive de la création
La contribution originale de l’article se trouve précisément ici.
Les auteurs constatent que la littérature scientifique a souvent insisté sur les fonctions positives de la créativité : adaptation, expression émotionnelle, construction de sens et développement personnel. Or, une expérience traumatique ne conduit pas nécessairement à une transformation positive.
Elle peut également être associée à une rumination persistante, à des difficultés de régulation émotionnelle ou à une difficulté à reconstruire un récit cohérent de l’expérience vécue. Dès lors, une question devient essentielle :
Que se passe-t-il lorsque la création permet d’exprimer la souffrance, mais que cette expression ne s’accompagne pas d’une véritable transformation de l’expérience ?
C’est dans cet espace théorique que les chercheurs introduisent le concept de créativité désiliente.
Qu’est-ce que la « créativité désiliente » ?
Dans leur proposition, les auteurs définissent la créativité désiliente comme une forme de production créative consécutive à une expérience traumatique insuffisamment élaborée, dans laquelle la souffrance traumatique tend à être répétée dans le processus créatif plutôt qu’intégrée et transformée.
Autrement dit, créer ne signifie pas nécessairement sortir de la souffrance.
Une personne peut trouver dans l’art un moyen puissant d’exprimer ce qu’elle ressent tout en restant psychologiquement fortement attachée à l’expérience douloureuse.
La création devient alors davantage une répétition du vécu traumatique qu’un processus de transformation de celui-ci.
C’est cette différence que les chercheurs souhaitent mettre en évidence.
Créer pour transformer ou créer pour répéter ?
La distinction peut être résumée de manière simple.
Dans une dynamique de résilience, la création peut contribuer à donner une nouvelle signification à l’expérience vécue. L’œuvre peut permettre de prendre une certaine distance, de réorganiser son récit personnel et de reconstruire progressivement une relation différente avec l’événement.
Dans la créativité désiliente, selon le modèle proposé par les auteurs, la création reste davantage centrée sur la répétition de la souffrance.
L’œuvre devient alors un espace dans lequel le traumatisme est constamment réactivé ou reproduit.
La différence ne réside donc pas uniquement dans le fait de créer à partir d’une expérience douloureuse. Elle réside dans le processus psychologique associé à cette création.
Une notion différente de la créativité négative ou malveillante
Honvou et Tossou prennent également soin de distinguer leur concept d’autres formes de créativité étudiées dans la littérature. La créativité négative peut renvoyer à des productions originales dont les conséquences sont défavorables. La créativité malveillante, quant à elle, concerne davantage l’utilisation de la créativité dans une intention nuisible.
La créativité désiliente proposée par les auteurs possède une autre caractéristique : elle est liée au traumatisme et à la répétition de la souffrance dans le processus créatif.
L’objectif des chercheurs est donc de faire reconnaître cette configuration comme un phénomène conceptuellement distinct.
Une recherche essentiellement théorique
Il est important de préciser la nature de cette recherche.
Il ne s’agit pas d’une enquête menée auprès d’un échantillon d’artistes ou de personnes ayant vécu un traumatisme. Les auteurs ont réalisé une revue critique de la littérature scientifique portant notamment sur le traumatisme, la résilience, la créativité et les formes de créativité associées aux expériences négatives.
Le travail suit quatre principaux axes :
- les relations entre traumatisme, résilience et désilience ;
- les liens entre traumatisme, résilience et élaboration de l’expérience ;
- les travaux consacrés à la créativité négative et malveillante ;
- la définition et la différenciation de la créativité désiliente.
L’objectif est donc principalement conceptuel : proposer une définition scientifique permettant de nommer et de penser un phénomène encore insuffisamment théorisé.
Une hypothèse à considérer avec prudence
La proposition des deux chercheurs est intéressante, mais elle ne doit pas être interprétée comme une démonstration définitive.
Les auteurs eux-mêmes reconnaissent cette limite : leur travail est une exploration théorique et appellent à la réalisation de recherches empiriques ultérieures.
Cela signifie qu’il faudra notamment vérifier cette proposition auprès de personnes concernées, dans différents contextes culturels et artistiques.
Des études pourraient par exemple examiner les parcours de créateurs ayant vécu des expériences traumatiques afin de déterminer si certains présentent effectivement les caractéristiques correspondant à la créativité désiliente proposée par les auteurs.
Cette étape empirique sera importante pour transformer le concept en véritable modèle scientifique évalué sur le terrain.
Pourquoi cette réflexion est-elle importante ?
L’intérêt de cette recherche dépasse le seul domaine de la psychologie de la créativité.
Elle invite notamment les professionnels de l’accompagnement psychologique à éviter une interprétation automatique selon laquelle « exprimer sa souffrance par l’art signifie nécessairement aller mieux ».
L’expression artistique peut être une ressource importante, mais elle ne constitue pas, à elle seule, une preuve de guérison ou de résilience.
Cette nuance est particulièrement importante lorsqu’on accompagne des personnes ayant traversé des expériences profondément déstabilisantes.
L’objectif n’est évidemment pas de décourager la création artistique. Au contraire, il s’agit de mieux comprendre ce que la création fait à la personne et ce que la personne fait de son expérience à travers la création.
Une nouvelle piste pour la psychologie clinique
La proposition de Honvou et Tossou ouvre ainsi une piste de réflexion sur la fonction psychologique de l’art.
Une même œuvre peut être comprise comme un espace d’expression, de symbolisation, de reconstruction ou, dans certains cas selon leur hypothèse, de répétition d’une expérience douloureuse.
Cette perspective conduit à déplacer la question.
Au lieu de demander uniquement : « La créativité aide-t-elle les personnes traumatisées ? », il devient possible de demander :
« Dans quelles conditions la créativité contribue-t-elle réellement à la transformation de l’expérience traumatique ? »
Cette interrogation pourrait nourrir de futures recherches en psychologie clinique, psychologie sociale, art-thérapie et sciences de la création.
Une contribution béninoise au débat scientifique
Publié dans Akofena, volume 19, numéro 3, en mars 2026, l’article de Toudonou Fidèle Honvou et Tata Jean Tossou apporte une contribution théorique issue de chercheurs de l’Université d’Abomey-Calavi au débat scientifique international sur le traumatisme, la résilience et la créativité. L’article est publié aux pages 145 à 158 et porte le DOI 10.48734/akofena.n019.vol.3.14.2026.
Son principal apport est de proposer un vocabulaire pour décrire une situation particulière : une création née du traumatisme qui ne conduit pas nécessairement à une transformation positive de celui-ci.
Il reste désormais à savoir si les recherches empiriques futures confirmeront, préciseront ou remettront en question cette nouvelle catégorie.
À retenir
La créativité n’est pas automatiquement synonyme de résilience. Une personne peut transformer une expérience douloureuse en œuvre artistique sans que cette production signifie nécessairement qu’elle a surmonté son traumatisme.
Avec le concept de « créativité désiliente », Honvou et Tossou proposent précisément d’étudier cette zone moins visible : celle où l’acte de créer pourrait contribuer non seulement à exprimer une souffrance, mais aussi, dans certaines configurations, à la maintenir au centre de l’expérience psychique.
La véritable question scientifique devient alors celle-ci : à quel moment la création transforme-t-elle la douleur, et à quel moment risque-t-elle de simplement la reproduire ?
Référence scientifique
Honvou, T. F., & Tossou, T. J. (2026). Du traumatisme à la désilience : proposition d’une définition théorique de la créativité désiliente. Akofena, 19(3), 145–158. https://doi.org/10.48734/akofena.n019.vol.3.14.2026.
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