Et si l’autorité éducative ne reposait plus sur la peur, les cris et les punitions, mais sur le respect, le dialogue et la reconnaissance des capacités de l’enfant ? Dans une étude consacrée à l’éducation bienveillante, des chercheurs de l’Université d’Abomey-Calavi, dont Gabriel Boko, interrogent les pratiques éducatives au Bénin et proposent un changement de regard sur l’enfant.
Quand l’autorité éducative est remise en question
Pendant longtemps, dans de nombreuses sociétés, l’éducation a été associée à la discipline, à l’obéissance et parfois à la punition.
Dans ce modèle, l’adulte est considéré comme celui qui sait et qui doit corriger l’enfant lorsqu’il s’écarte de la conduite attendue. Les cris, les humiliations, les menaces ou les châtiments peuvent alors être utilisés pour obtenir l’obéissance.
C’est précisément cette conception de l’éducation que questionnent Guillaume A. Chogolou Odouwo, Serge Armel Attenoukon et Gabriel Boko dans leur article intitulé « L’éducation bienveillante : le nouveau paradigme palliatif de la violence éducative ». Les auteurs sont rattachés à l’Université d’Abomey-Calavi.
Leur réflexion s’inscrit dans le contexte des réformes du système éducatif béninois et notamment de l’Approche par compétences (APC).
L’idée centrale : changer le regard porté sur l’enfant
Pour les auteurs, l’éducation bienveillante consiste à placer la positivité de l’enfant au centre du projet éducatif.
Il ne s’agit plus de considérer prioritairement l’enfant à partir de ses erreurs ou de ses insuffisances, mais de rechercher ses capacités, ses potentialités et ses ressources.
Dans cette perspective, l’éducation doit favoriser progressivement la responsabilité, l’autonomie, le respect de soi et le respect d’autrui.
La bienveillance ne signifie donc pas, dans le raisonnement des chercheurs, laisser l’enfant faire tout ce qu’il veut. Elle suppose plutôt une autre manière d’exercer l’autorité.
L’objectif est de passer d’une autorité fondée principalement sur la peur à une autorité davantage fondée sur la relation, le dialogue et la compréhension.
Une étude ancrée dans le contexte béninois
Les chercheurs ne présentent pas la question uniquement comme un débat théorique.
Ils cherchent à comprendre comment la violence éducative peut encore s’inscrire dans les pratiques éducatives au Bénin, malgré les transformations du système scolaire.
Leur analyse s’intéresse notamment aux enfants de 7 à 11 ans de l’École primaire Père Aupiais, à Cotonou.
Une enquête a été menée pendant trois mois auprès de 140 parents d’élèves. Le groupe étudié comprenait également 30 enfants âgés de 7 à 11 ans. Les chercheurs ont notamment utilisé des scènes vidéo montrant des situations éducatives violentes sans atrocité afin de susciter la réflexion et recueillir les réactions des participants.
Il faut toutefois préciser que cette recherche est avant tout une analyse exploratoire et réflexive : elle ne constitue pas une enquête nationale permettant de mesurer la fréquence de la violence éducative dans toutes les familles et toutes les écoles béninoises.
Des parents reconnaissent l’existence de violences verbales
Les résultats rapportés dans l’article sont particulièrement intéressants.
Parmi les 140 parents interrogés, 120, soit environ 86 %, ont dénoncé des formes de violence verbale ou intimidatrice auxquelles leurs enfants seraient exposés.
Mais un autre chiffre interpelle : 93 % des parents reconnaissent eux-mêmes crier souvent sur leurs enfants.
Ce résultat met en évidence un paradoxe.
Des parents peuvent reconnaître que certaines formes de violence sont problématiques tout en continuant à utiliser des pratiques similaires dans leur propre éducation.
Autrement dit, savoir qu’une pratique est inadaptée ne suffit pas nécessairement à modifier les comportements éducatifs.
Pour les auteurs, le changement doit donc également passer par une transformation de la représentation que l’adulte se fait de l’enfant.
De l’enfant à corriger à l’enfant à accompagner
C’est l’une des idées fortes de l’article.
Dans une éducation traditionnelle fortement autoritaire, l’erreur de l’enfant peut être perçue avant tout comme une faute nécessitant une correction.
L’éducation bienveillante propose une autre lecture : l’erreur devient aussi une occasion d’apprendre.
L’adulte conserve son rôle éducatif, mais il cherche davantage à comprendre ce qui se trouve derrière le comportement de l’enfant.
- Pourquoi l’enfant n’écoute-t-il pas ?
- Pourquoi refuse-t-il de faire un exercice ?
- Pourquoi manifeste-t-il de la colère ?
- Pourquoi rencontre-t-il des difficultés ?
Ces questions ne signifient pas qu’il faut supprimer les règles. Elles invitent plutôt l’éducateur à rechercher une réponse éducative qui combine fermeté et respect.
La bienveillance ne signifie pas l’absence de limites
C’est un point essentiel pour comprendre la proposition des chercheurs.
Éduquer avec bienveillance ne revient pas à supprimer l’autorité des parents ou des enseignants.
Les auteurs défendent plutôt une conception dans laquelle l’autorité ne repose pas sur la domination.
L’enfant peut avoir des règles, des obligations et des limites tout en étant traité comme une personne digne de respect.
L’objectif devient alors de faire comprendre la règle, d’accompagner l’enfant dans son apprentissage et de favoriser progressivement son autonomie.
L’autorité n’est donc plus seulement une capacité à imposer. Elle devient aussi une capacité à faire grandir.
Le poids des traditions éducatives
Pour comprendre la persistance de certaines pratiques, les auteurs s’intéressent également au contexte socioculturel béninois.
Ils évoquent notamment le poids de l’autorité parentale, la place des aînés et certaines conceptions traditionnelles des rapports entre adultes et enfants.
Dans ce modèle, l’adulte possède une position d’autorité difficilement contestable.
Cette organisation peut favoriser une éducation dans laquelle l’enfant doit avant tout obéir.
Pour les chercheurs, la transformation du système éducatif suppose donc également une évolution des mentalités éducatives.
La réforme scolaire ne peut pas être uniquement méthodologique. Elle doit aussi concerner la relation entre l’éducateur et l’apprenant.
L’Approche par compétences peut-elle favoriser ce changement ?
L’article établit un lien avec l’Approche par compétences, qui occupe une place importante dans le système éducatif béninois.
Cette approche cherche notamment à mobiliser les capacités de l’apprenant dans des situations concrètes.
Pour les auteurs, l’éducation bienveillante pourrait renforcer cette orientation en permettant à l’enseignant de porter davantage attention aux possibilités de l’élève plutôt qu’à ses seules insuffisances.
L’enfant n’est alors plus simplement celui qui reçoit un savoir.
Il devient progressivement acteur de son apprentissage.
Cette conception rejoint l’idée d’une pédagogie qui cherche à développer les capacités plutôt qu’à sanctionner systématiquement les erreurs.
Le bien-être comme condition de l’apprentissage
L’autre idée importante développée dans l’article concerne le rapport entre bien-être et apprentissage.
Pour les auteurs, un enfant qui évolue dans un environnement marqué par la peur, l’humiliation ou l’intimidation peut rencontrer davantage de difficultés à développer une relation positive avec l’école.
À l’inverse, un environnement éducatif respectueux peut favoriser la confiance et l’engagement dans les apprentissages.
Il faut néanmoins être prudent : l’étude ne permet pas de mesurer précisément l’effet de la bienveillance sur les résultats scolaires.
Elle défend principalement l’idée qu’un climat éducatif respectueux constitue une condition favorable au développement et à l’épanouissement de l’enfant.
Une autre conception de la relation parent-enfant
L’éducation bienveillante conduit également à repenser la relation familiale.
Le parent n’est plus uniquement celui qui commande et sanctionne.
Il devient également celui qui écoute, explique, accompagne et aide l’enfant à comprendre les conséquences de ses actes.
Cette approche peut demander un véritable effort aux adultes, car elle suppose parfois de remettre en question des pratiques éducatives qu’ils ont eux-mêmes connues pendant leur enfance.
Le changement ne consiste donc pas seulement à modifier les comportements envers les enfants.
Il implique aussi de réinterroger sa propre conception de l’autorité.
Et à l’école ?
Le même principe peut être appliqué à la relation entre enseignant et apprenant.
Un enseignant peut maintenir des exigences élevées tout en évitant l’humiliation.
Il peut corriger une erreur sans dévaloriser l’élève.
Il peut sanctionner un comportement inapproprié sans transformer la sanction en atteinte à la dignité de l’enfant.
Cette distinction est importante : bienveillance et exigence ne sont pas nécessairement opposées.
Une éducation bienveillante peut au contraire chercher à conjuguer cadre, règles, encouragement et respect.
Une proposition qui reste à approfondir scientifiquement
L’article présente une réflexion intéressante, mais certaines précautions sont nécessaires.
La recherche porte sur un terrain limité et sur un nombre restreint de participants. Elle ne permet donc pas d’affirmer que les pratiques observées à l’École primaire Père Aupiais représentent toutes les familles ou toutes les écoles du Bénin.
De même, les résultats ne permettent pas d’établir statistiquement que l’éducation bienveillante produit à elle seule de meilleurs résultats scolaires ou prévient tous les problèmes de comportement.
L’intérêt du travail est plutôt de poser une problématique et de proposer un changement de paradigme éducatif.
Des études quantitatives plus larges et des recherches longitudinales pourraient permettre d’évaluer plus précisément les effets de différentes pratiques éducatives sur le développement, le bien-être et les apprentissages des enfants.
Pourquoi cette réflexion reste actuelle
Même si l’article a été publié plusieurs années auparavant, sa question demeure d’actualité.
Les systèmes éducatifs cherchent aujourd’hui à améliorer les apprentissages, prévenir les violences et favoriser le bien-être des élèves.
Or, ces objectifs ne peuvent être dissociés de la qualité des relations quotidiennes entre enfants et adultes.
La question n’est donc pas seulement : « Comment faire obéir un enfant ? »
Elle devient :
« Comment aider un enfant à devenir progressivement autonome, responsable et capable de vivre avec les autres ? »
C’est précisément sur ce changement de perspective que repose la proposition de l’éducation bienveillante.
À retenir
L’étude de Guillaume A. Chogolou Odouwo, Serge Armel Attenoukon et Gabriel Boko invite à repenser l’autorité éducative au Bénin.
L’enquête menée auprès de 140 parents et de 30 enfants dans une école primaire de Cotonou montre notamment un décalage entre la reconnaissance de certaines violences éducatives et la persistance de pratiques telles que les cris. Les auteurs défendent une approche fondée sur le respect, le dialogue, l’empathie, la reconnaissance des capacités de l’enfant et une autorité non violente.
Le message central pourrait se résumer ainsi : éduquer ne consiste pas seulement à corriger ce que l’enfant fait mal ; c’est aussi créer les conditions qui lui permettent de développer ce qu’il peut devenir.
